Critique : Carmen la Cubana au théâtre du Châtelet

Carmen la cubana
En ce froid mois d’avril, le Théâtre du Châtelet propose d’aller nous réchauffer à Cuba avec sa nouvelle production, Carmen la cubana. À l’affiche jusqu’au 30 avril 2016, ce spectacle est une reprise du célèbre opéra de Bizet Carmen, à l’intrigue intemporelle, transporté à Cuba sur des rythmes de musique latine.

Ce n’est pas le premier avatar que connaît le Carmen de Bizet, et j’avais un peu peur de ce que pouvait donner son imposante musique une fois transposée sur des rythmes de mambo ou de salsa. Jean-Luc Choplin s’est laissé convaincre par cette Carmen cubaine de la fin des années 1950, au moment de la révolution dirigée par Fidel Castro contre le régime en place.

Cette vision de Carmen, c’est celle de Christopher Renshaw, concepteur et metteur en scène du spectacle. Il propose à Paris le premier musical cubain, dans lequel il mélange deux passion : l’opéra de Bizet et la culture cubaine qu’il aime tant. Pour cela, il a fait appel à Alex Lacamoire pour l’arrangement et l’orchestration de la partition originale, Tom Piper pour les costumes et décors, Roclan Gonzalez Chavez pour les chorégraphies et Fabrice Kebour pour les lumières. Des noms qui font pour la première fois leur apparition au Théâtre du Châtelet.

Et le résultat ? Une nouvelle preuve que l’intrigue de Carmen n’a ni lieu ni époque. Dans Carmen la cubana, Luna Manzanares nous propose une superbe Carmen, à la voix chaude et généreuse. Travaillant dans une usine de cigarettes, elle va détourner José (Joel Prieto), jeune soldat, de sa fiancée Marilù (Raquel Camarinha) et de son futur dans l’armée. Mais ce petit jeu ne durera que jusqu’à l’arrivée du célèbre champion de boxe El Niño (Joaquín García Mejías). Carmen se détourne de José. Ce dernier, toujours fou d’amour et de jalousie, retrouve Carmen et la tue. On retrouve l’intrigue de Bizet, à laquelle s’ajoute néanmoins un personnage, la Señora, femme omnisciente qui guide et aide les protagonistes tel un deus ex machina. Ce personnage apporte une nouvelle dimension à l’œuvre, avec un soupçon de mysticisme qui ne dépareille pas dans l’ensemble.

Les décors et costumes de Piper servent grandement la mise en place de l’histoire dans le Cuba des années 50. Le choix de réécrire le livret en espagnol m’a aussi beaucoup plu ; je n’étais plus devant la Carmen de Séville que j’aime tant, mais bien dans une autre histoire, dans un autre lieu, dans un autre temps. Les lumières de Kebour sont parfaite, incarnant tant le soleil que l’amour, les étoiles que la mort.

Évidemment, on ne peut parler d’un avatar de Carmen sans en évoquer la musique. Celle de Bizet a traversé les âges et reste aujourd’hui l’opéra le plus joué au monde. Il faut faire l’effort de l’oublier un peu pour apprécier pleinement les arrangements riches et osés de Lacamoire. Le travail qu’il a fourni est colossal. Transformer un opéra de quatre heures en musical de deux heures et demi n’est déjà pas simple, mais transformer de la musique occidentale en musique latine en en gardant l’essence est un défi d’une autre mesure. Dans l’ensemble, j’ai trouvé ce pari très réussi. Bien sûr, il n’est pas question d’essayer de retrouver les mélodies connues de Bizet, mais bien d’apprécier cette musique pour elle-même. L’orchestre est dynamique, les musiques sont entraînantes, et les danseurs éblouissants. Les chorégraphies de Gonzalez Chavez ont l’air épuisantes, et leur aspect populaire dissimule à peine les difficultés techniques proposées aux danseurs, bravo à eux !

J’ai vraiment apprécié la distribution de cette production, qui n’a (comme les précédentes), pas hésité à faire appel à quelques personnalités du milieu lyrique. J’ai déjà vanté les mérites de Luna Manzanares en Carmen, mais face à elle, Joel Prieto propose un José saisissant, tourmenté, à la voix magnifique. Raquel Camarinha – Marilù en fiancée de José est émouvante, et ses airs de soprano légère offrent quelques instants de repos dans cette histoire où tout s’enchaîne à un tempo effréné ! Seul bémol dans cette distribution, l’alter-ego de l’Escamillo de Bizet, toréador qui réussit à détourner Carmen de Don José. Ici, le rôle du boxeur El Nino est confié à Joaquín García Mejías. Sa prestation n’est pas convaincante, tant vocalement que scéniquement. On se demande vraiment ce qui a pu séduire Carmen dans ce personnage plat et mou, faiblement investi par son acteur. Il est néanmoins le seul bémol de cette distribution, où tous les personnages secondaires tiennent par ailleurs leur rôle avec brio !

Quant à la mise en scène de Christopher Renshaw, elle est très classique. Presque trop classique. Reprenant les codes de l’opéra, il enchaîne de façon conventionnelle les scènes d’ensemble et celles de solo, avec un plateau tantôt vide tantôt plein. J’ai vraiment eu l’impression que chaque élément du décor, chaque accessoire, devait être rentabilisé à tout prix, quitte à créer dans la mise en scène des moments qui m’ont laissé dubitatif. L’apothéose de cette banalité est sans doute le décès de Carmen, avec la mort représentée par un drap rouge agitée au dessus de son corps pendant les vingt dernières secondes de la représentation. Définitivement, le Théâtre du Châtelet m’avait habitué cette saison à des mises en scène plus subtiles, moins conventionnelles, et avec celle de Carmen la cubana, je reste un peu sur ma faim.

Finalement, je pense que ce spectacle réussit son pari : offrir une Carmen au grand public, dans une intrigue réactualisée, et qui fasse voyager de l’autre côté de l’Atlantique. Un spectacle pour la famille, que chacun pourra apprécier ! Si vous n’êtes pas un fan éprouvé de l’œuvre de Bizet, je le recommande chaudement. Si vous êtes comme moi plus toréador que boxeur, soyez prévenu, c’est quitte ou double !

Merci à Der Traümer (remidertraumer@gmail.com), rédacteur invité pour cette critique !

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