Interview d’Alice Monicat, auteure du spectacle A Cuba Libre

A Cuba Libre
© Stéphane Parphot
Il y a quelques jours ont eu lieu plusieurs lectures publiques d’une toute nouvelle comédie musicale qui est à la recherche de financements : A Cuba Libre. Nous avons rencontré son auteure Alice Monicat.

Alice Monicat, tu es l’auteure de la comédie musicale A Cuba Libre. Peux-tu nous pitcher l’histoire et l’intention du spectacle ?
A Cuba Libre est un spectacle qui propose plusieurs lectures. De prime abord, il raconte une histoire d’amour et d’espionnage sur fond de guerre froide à Cuba. A l’été 1962, la CIA s’affole de la situation à Cuba. L’échec cuisant de la Baie des cochons et les soupçons de l’acheminement de missiles soviétiques dans les Caraïbes laissent présager une attaque imminente contre les États Unis. Outrepassant les ordres de l’administration Kennedy, le Général en charge des opérations envoie son meilleur agent (Ellis Adkins) à Santiago de Cuba, pour une mission de renseignement. Mais sur l’île, ses découvertes et ses nombreuses rencontres le font peu à peu douter des bien-fondés de sa mission. Ébranlé dans ses certitudes, il se prend à rêver d’une autre vie, sous l’œil méfiant du leader révolutionnaire local et de sa hiérarchie… En réalité, ce n’est pas une mais dix histoires qui sont racontées dans ce spectacle. Dix histoires, dix destins, dix quotidiens d’individus mus et bouleversés par une lutte idéologique qui les dépasse. A Cuba Libre, c’est un jeune rêveur las du carcan révolutionnaire, un général anticommuniste traumatisé par ses souvenirs de guerre, un russe et une américaine qui fuient l’arbitraire, un révolutionnaire fanatique rongé par la mort de son père, une veuve catholique résignée à se taire… En bref, A Cuba Libre, c’est un moment de vie qui se veut simple et sincère, malgré la complexité du sujet traité.

Sont-ce tes premiers pas dans le milieu de la comédie musicale ?
Ce sont en effet mes premiers pas dans le milieu de la comédie musicale (parisien et professionnel !). Cela faisait quelques années que je m’amusais, en parallèle de mes études à l’ENS et à Sciences Po, à monter des comédies musicales amateures, tantôt comme interprète (ma dernière apparition était dans Hairspray, produit par l’association Hit It en 2015/2016), tantôt comme productrice/metteuse en scène/auteure/scénographe pour l’association Muses & Co à Rennes (ce qui est bien avec l’associatif c’est qu’on doit apprendre à tout faire soi-même !). C’est dans le cadre de cette association que j’ai écrit et mis en scène mon tout premier livret en 2014, inspiré de l’univers des Blues Brothers : Blues Brothers and Soul Sisters. Et quand je ne faisais pas tout ça, j’étudiais le droit et l’économie pour me diriger vers une carrière académique en droit international de l’environnement. Aujourd’hui, avec À Cuba Libre, mon cœur balance… Je ne sais pas si je pourrais rester longtemps juriste la journée et artiste la nuit ! Ce qui est certain c’est que je continuerai à écrire !

Alice MonicatComment t’es venue l’idée de ce spectacle ? Pourquoi Cuba ?
Tout s’est passé très vite. C’était en 2015. Charlie Hebdo venait d’être attaqué, et avec lui notre modèle démocratique et notre attachement à la liberté d’expression, par des fanatiques religieux, absolument convaincus de leur combat et prêts à mourir pour défendre un modèle que je jugeais indéfendable. Je ne comprenais pas… Je ne comprenais pas, alors je me suis interrogée pour tenter de rationaliser l’horreur et la violence, chez nous mais aussi ailleurs, aujourd’hui mais aussi hier. Et c’est comme ça que j’en suis venue à écrire sur la force des croyances, des idées et des idéaux politiques ; ceux qui dépassent les Nations et les peuples, qui fédèrent et opposent, qui révèlent l’humain dans ce qu’il a de plus beau et de plus terrifiant. Sans dresser aucun parallèle entre le djihadisme et la révolution cubaine, c’est à Cuba en 1962 que j’ai voulu voir naître ma réflexion sur les guerres idéologiques. Passionnée d’histoire, j’ai trouvé à Cuba tout ce qui était nécessaire pour parler habilement de cette problématique : deux idéologies très fortes, un monde au bord d’une crise politique sans précédent, une société en plein bouleversement… Le tout porté par un cadre, une ambiance, une identité, des couleurs qui rêver tout auteur et metteur en scène !

J’imagine que tu n’es pas la seule coupable dans ce projet. Peux-tu nous parler de l’équipe qui t’entoure ?
La première personne avec qui je me suis lancée dans ce projet c’est Edouard (Dossetton, ndlr). Je voulais écrire et lui voulait produire. Au début, on pensait partir petit et grandir au fur et à mesure, envisager un spectacle amateur, dans un cadre associatif… Julien (Mathy, ndlr) qu’on avait rencontré à Sciences Po nous a rejoint dans l’aventure pour nous soutenir dans la production du spectacle au niveau associatif. Puis Edouard m’a présenté Léa (Perennes, ndlr), à qui il pensait d’abord comme responsable chant, et de fil en aiguille elle nous a présenté Romain (Rachline, ndlr), à qui elle pensait comme chorégraphe pour le projet. La rencontre avec Romain a tout bouleversé ! D’abord, il nous a proposé de composer, avec Léa, les musiques du spectacle pour en faire une véritable création originale. Ils m’ont fait écouté leurs compositions et j’ai tout de suite accroché. Musicalement, j’adorais. Et j’étais d’autant plus emballée que leurs paroles redonnaient à langue française toute sa poésie et sa richesse. Puis, ayant déjà un pied dans le milieu de la comédie musicale en tant que danseur professionnel (Le Bal des Vampires, Singin in the Rain), Romain nous a encouragé à faire d’A Cuba Libre notre première comédie musicale professionnelle. On a sauté le pas, et nous voilà, un an plus tard, en train d’essayer de faire notre place dans la cour des grands !

Quelles ont été les différentes étapes du projet jusqu’à aujourd’hui ?
La première étape a été celle de l’écriture, entre mai et novembre 2015. J’ai d’abord écrit le livret durant l’été, puis Romain et Léa ont composé l’essentiel des musiques et des paroles à l’automne. 3 mois pour le livret. 3 mois pour les musiques. Enfin… pour notre premier jet ! Ensuite, on s’est dit qu’il fallait tester et présenter le projet avant d’aller plus loin, d’où l’organisation de 4 lectures publiques en février-mars 2016. Cette phase désormais terminée, on relance le processus de création d’une part, compte tenu des retours et de nos propres impressions sur le spectacle (je peux déjà vous dire qu’il y aura des nouvelles chansons !) et on entame le processus de production d’autre part.

Comment as-tu trouvé l’équipe d’artistes qui a rendu vivant le projet lors des lectures publiques ?
Pour organiser ces lectures, nous avons fait des castings bénévoles fin novembre 2015. C’était toute une organisation ! Nous avons reçu 250 candidatures pour deux semaines d’auditions (avec deux tours pour les rôles). C’est à partir de ce moment que Manon (Bianchi) a rejoint l’équipe sur les aspects organisationnels et logistiques. Léa, Romain et moi étions le « jury ». Nous avons essayé de faire cela de la manière la plus conviviale possible car, n’ayant pas d’argent, nous recrutions des bénévoles, simplement pour la réalisation des lectures publiques et d’une bande démo des musiques du spectacle. Nous avons eu une chance incroyable car nous ne nous attendions pas à un tel enthousiasme et un tel engagement pour le projet de la part des interprètes recrutés. Des répétitions aux lectures, c’était un pur bonheur d’évoluer tous ensemble sur ce projet. Je ne les remercierai jamais assez pour tout ce qu’ils ont apporté ! J’espère que nos lectures auront contribué à révéler au milieu des jeunes talents cachés, qui méritent tous de vivre de ce métier.

Comment vois-tu l’avenir ? Comment le projet est-il financé ?
L’avenir est encore flou mais plein d’espoir. Les lectures publiques ont révélé un réel enthousiasme du public pour ce spectacle. 680 personnes qui viennent voir une lecture au théâtre du Gymnase Marie-Bell, dont ils n’ont entendu parler que sur Facebook… C’est déjà une belle réussite pour des débutants dans le milieu ! Aujourd’hui, le projet est essentiellement financé au moyen de partenariats, notamment avec le centre d’animation de la Tour des Dames, qui nous accueille en résidence de création en échange d’ateliers d’animation pour les enfants du centre. Nous leur devons beaucoup ! Nous avons également lancé une campagne de financement participatif pour réaliser le CD – DVD des lectures publiques qui permettra de communiquer sur le projet auprès des producteurs et diffuseurs de spectacles vivants qui n’auraient pas vu les lectures cet hiver. Si cette campagne réussit, elle matérialisera le soutien et la volonté du public pour que se produise le spectacle : un argument de poids pour trouver les financements nécessaires !

Enfin, quelles sont tes intentions en terme de mise en scène et quelles sont les comédies musicales que tu aimes et dont tu aimerais t’inspirer ?
Si je pense qu’il est important que le spectacle conserve la vision de son auteur, je pense aussi qu’il faut s’entourer de personnes d’expérience, notamment à la mise en scène. C’est pourquoi j’ai proposé à Emmanuel Suarez de nous rejoindre à la mise en scène pour la lecture publique au théâtre du Gymnase Marie-Bell. J’ai adoré travailler avec Emmanuel. Nous sommes vraiment sur la même longueur d’onde et il m’apprend beaucoup, notamment sur la direction d’acteurs ! L’observer travailler et l’assister à la mise en scène était un vrai plaisir. J’espère que notre collaboration continuera à l’avenir. Mais pour répondre à la question, j’aimerais que la mise en scène s’inscrive dans la même lignée que le livret : qu’elle soit authentique, documentée et subtile dans les détails et les références à l’Histoire et à Santiago de Cuba (ses couleurs, son ambiance, et le tempérament de ses habitants). J’aime les mise en scène « photographiques », soignant les détails de chaque tableau, avec un travail très subtil sur les lumières comme on peut le retrouver dans les mises en scène contemporaines de certains opéras. Déjà, dans le livret et le style, les spectateurs ont pu retrouvé des inspirations (voire de véritables références, comme la chanson des cubaines « Aux hommes ») de West Side Story, des Misérables (dans l’ambiance révolutionnaire). C’est bien entendu des musicals que j’apprécie et dont j’admire le travail artistique. Mais c’est plutôt dans la photographie, les films et les documentaires que je trouve mes principales inspirations… Après je laisse parler mon imaginaire et tout ce qui l’influence inconsciemment.

Merci beaucoup Alice pour toutes ces informations passionnantes sur toi, ta manière de travailler et ta vision du spectacle. Nous avons hâte de voir A Cuba Libre sur scène en version finale !

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