Critique : Kiss Me Kate au théâtre du Châtelet

Kiss Me Kate
Jusqu’au 12 février prochain, le Théâtre du Châtelet propose à ses spectateurs une toute nouvelle production de la comédie musicale Kiss Me Kate. J’ai assisté avec enthousiasme à la représentation de jeudi dernier : 2h25 de musique, de danse, de rires et de surprises !

Kiss Me Kate a été créée en 1948 par le compositeur et parolier américain Cole Porter. Cette comédie musicale raconte l’histoire de quatre acteurs pendant une représentation de La mégère apprivoisée de Shakespeare, tant sur scène que dans les coulisses. Les deux intrigues, celle de la comédie et celle de la pièce, se mélangent adroitement, entre amours volages et règlements de compte. Pour ce faire, quatre personnages importants : Fred Graham, metteur scène de La mégère apprivoisée et interprète du rôle de Petruchio, Lilli Vanessi, son ex-femme, star du cinéma, qui endosse le rôle de Katharine, Lois Lane, interprète de Bianca et avec qui Fred entretient une liaison, et Bill Calhoun, amoureux de Lois et qui joue Lucentio.

Les couples de la scène se retrouvent dans les coulisses, et leurs conflits aussi ! Ce jeu entre les personnages et leurs rôles est très habilement mené, on ne perd jamais de vue qui est qui, même quand les acteurs s’invitent nominalement sur la scène de Shakespeare !

Pour résumer rapidement l’intrigue : dans la pièce de Shakespeare, Lucentio est amoureux de Bianca mais le père de celle-ci refuse de lui accorder sa main tant que sa sœur aînée Katharine n’a pas trouvé de mari. Malheureusement, cette dernière est odieuse avec les hommes, et nul ne veut d’elle jusqu’à l’arrivée de Petruchio en ville. Celui-ci demande malgré elle Kate en mariage, pour sa fortune plus que pour toute autre raison, et matera la jeune fille afin d’en faire une femme docile et aimante.

De l’autre côté du rideau, Fred/Petruchio (David Pittsinger) entretient une liaison avec Lois/Bianca (Francesca Jackson), ce que découvre Lilli/Kate (Christine Buffle) suite à un bouquet de fleur offert à la mauvaise personne. Lilli fait un scandale sur scène, et prétend partir durant l’entracte. Pendant ce temps, Bill/Lucentio (Alan Burkitt), l’amoureux de Lois, accumule une dette de jeu et signe une reconnaissance au nom de Fred. Arrivent deux gangsters venus réclamer la somme à Fred… Qui leur propose de payer s’ils arrivent à faire en sorte que Lilli interprète son rôle jusqu’au bout de la soirée.

Kiss Me Kate n’est pas une pièce très connue. Elle est pourtant jouée régulièrement aux Etats-Unis et à Londres, et a même fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Néanmoins, cette production du Théâtre du Châtelet, en coproduction avec les Théâtres de la Ville de Luxembourg, est la première à présenter une édition critique de l’œuvre ! Le travail de recherche mené par David Charles Abell (direction musicale, déjà accueilli au Théâtre du Châtelet pour Sweeney Todd ou Into the Woods) est phénoménal, et il propose cette semaine une version complète de Kiss Me Kate dans une orchestration fidèle à celle de Porter, quoiqu’avec de plus grands effectifs dans les pupitres de cordes.

J’ai adoré cette musique, très swing, et magnifiquement orchestrée. La balance avec les voix était parfaite d’un bout à l’autre de la pièce, et les variations (entre un même air chanté deux fois par exemple) sont à la fois subtiles et pleines de sens. Musicalement, Cole Porter écrase ses concurrents, et on le ressent encore aujourd’hui !

Au service de cette musique, des voix fantastiques ! J’ai été tellement heureux de voir dans une production de comédie musicale des voix issues du lyrique ! Christine Buffle et David Pittsinger sont deux solistes de talent, qui ont l’habitude de prêter leurs voix à différents répertoires. Et encore une fois, ils sont parfaitement à leur place, jouant de leurs capacités vocales pour le plus grand plaisir de l’auditoire !

Face à eux, Francesca Jackson et Alan Burkitt ne déméritent pas ! Leurs interprétations sont fraîches, drôles, envolées, et séduisantes !

Une mention spéciale aux interprètes de trois rôles secondaires : Fela Lufadeju (Paul) qui nous offre une version terriblement sexy de Too Darn Hot, ainsi que Martyn Ellis et Daniel Robinson, les deux gangsters, dont l’hilarant Brush Up Your Shakespeare ma donné envie de relire toute l’œuvre du dramaturge anglais !

La danse tient aussi une place très importante dans cette comédie. Nick Winston signe ici sa première chorégraphie pour le Théâtre du Châtelet. Proposant « sur scène » des chorégraphies plutôt traditionnelles, et « en coulisse » des pas plus swing, Winston parvient à offrir aux spectateurs une chorégraphie s’intégrant parfaitement à la narration. Cette multiplicité des talents est parfaitement incarnée par les danseurs présents sur scène. J’ai été en particulier conquis par l’incroyable solo de claquettes d’Alan Burkitt, véritable spécialiste de la discipline !

Profitant d’une pièce dont l’époque précède de peu la libération sexuelle des années 1950, Winston propose des chorégraphies sensuelles et osées, d’une grande cohésion visuelle. Bravo !

A la mise en scène, on retrouve un habitué du Châtelet, Lee Blakeley (Sweeney Todd, Into the woods…). L’entrée dans la salle nous plonge directement de l’ambiance, avec les néons clignotants d’un petit théâtre de quartier. Le pari de transformer l’espace scénique tantôt en scène shakespearienne, tantôt en coulisse de théâtre, est bien tenu ! Et, au-delà de la pièce, on ressent très bien le stress de tous les techniciens au service d’un spectacle, chose assez rarement dévoilée au public, que j’applaudis des deux mains !

Blakeley, comme il aime le faire, intègre beaucoup d’humour à l’ensemble du spectacle ! Exploitant avec brio les personnages, principaux comme secondaires, il nous fait rire d’un bout à l’autre des 2h25 de spectacle !

J’ai en revanche était déçu par un point sur lequel j’attendais beaucoup de cette production : la mise au goût du jour du sexisme, malgré qu’il ne me semble pas choquant de trouver une forte misogynie dans une pièce de 1948 (d’autant plus qu’elle s’inspire elle-même d’une œuvre de 1596). Certes, Blakeley joue avec ce sexisme, nous fait beaucoup rire, et le tourne même en dérision aux moments opportun ! Pour autant, le défi d’une actualisation du propos des différents spectacles présentés ces dernières années au Théâtre du Châtelet étaient très bien relevés, et j’étais habitué à mieux.

Pour compléter le tableau, on découvre Charles Edwards aux décors et Brigitte Reiffenstuel aux costumes. Edwards nous offre des décors complets et efficaces ! S’il faut quelques scènes pour comprendre ce labyrinthe que sont les coulisses, j’ai parcouru avec plaisir les loges des acteurs principaux, la scène, vide ou pleine, et les volées d’escalier de ce théâtre virtuel ! Ma seule déception : le toit, sur lequel a lieu la fameuse scène Too Darn Hot, où l’image proposée pour figurer la ville vue du haut d’un building m’a un peu laissé sur ma faim… Effet d’ailleurs vite oublié tant cette scène provocante – je me répète – nous transporte rapidement vers d’autres cieux !

Reiffenstuel, quant à elle, propose de voyager entre deux époques. Tant les costumes de scène du XVIème que ceux en coulisse des années 1950 montrent le travail de recherche qu’elle a effectué ! Certes, un défilé de miss monde au XVIème siècle est audacieux ! Et pourtant, les maillots de bain sont tellement bienvenus au milieu des tenues élisabéthaines ! Le bal final n’a pas été sans me rappeler une certaine scène de Singin’ in The Rain, offrant un défilé de riches costumes dans un décor pailleté… On est loin des petites tenues affriolantes de Too Darn Hot, mais il en faut pour tous les goûts !

Et tous ces costumes et décors brillent, au moins métaphoriquement, sous les lumières d’Emma Chapman ! Voyageant entre les spots d’une scène, les lumières froides d’un théâtre vide, celles chaudes d’une loge d’artiste, ou la pénombre des toits à la nuit tombée, Chapman trouve toujours de nouvelles ambiances pour soutenir la dramaturgie complexe de cette pièce !

Après les applaudissements finaux, il m’a fallu quelques minutes pour voir clair parmi la multitude de sentiments que m’ont inspiré Kiss Me Kate. J’étais impressionné par la virtuosité de tous les artistes que j’avais eu devant moi, conquis par la musique de Cole Porter, enchanté par le visuel de cette production, effrayé aussi, par un certain instant du spectacle que je ne vous dévoilerai pas… Je dois avouer qu’une fois chez moi, je me suis empressé de réécouter certains morceaux emblématiques et regarder des extraits du film !

Kiss Me Kate s’achève bientôt au Théâtre du Châtelet, donc si vous n’avez pas encore vos billets, je vous invite à les réserver sans tarder ! C’est un spectacle nouveau qu’on nous propose cette semaine, et il vaut le détour !

Merci à Der Traümer (remidertraumer@gmail.com), rédacteur invité pour cette critique !

[tickets]http://plateforme.fnacspectacles.com/place-spectacle/manifestation/Comedie-musicale-KISS-ME-KATE-KISS.htm[/tickets]

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